Captive, Margaret Atwood, 1996

captive

Criminelle, folle, débauchée, machiavélique ou simplette, les qualificatifs associés à l’héroïne de ce roman ne manquent pas. En effet, Grace Marks porte bien son prénom et à plus d’un titre: son charme ne laisse pas indifférent et le lecteur ne demande qu’à la gracier de tout péché, sauf que l’histoire de cette très jeune fille est parfois troublante.

Le changement des voix narratives entretient le mystère. Lorsque Grace raconte ce qui lui est arrivé, la voix semble sincère, mélange d’humilité face aux desseins divins et de rébellion contre la misère. C’est une tout autre chanson lorsqu’on lit les compte-rendus de son procès alors, dit-elle la vérité? La connait-elle seulement?

Elle avoue elle-même souvent choisir de dire ce que ses auditeurs veulent entendre or ses auditeurs sont nombreux: juges au procès de 1859, médecins , avocats et lecteurs, ceux de la presse de l’époque comme ceux, plus actuels, qui auront ce livre en main.

Les seize ans de la jeune fille nous donnent envie de la croire innocente et son récit déborde de réalisme. Détails du quotidien, de la misère familiale puis du travail de domestique, on vit avec elle dans ce Canada souvent puritain où les apparences priment sur la vertu.

Les relations entre sexes sont un troublant mélange de désirs refoulés, de conventions et de faux semblants. Chacun joue la partition qui lui a été donnée tout en ayant bien souvent conscience de son hypocrisie. Le médecin qui vient écouter Grace en prison la presse de lui raconter ses rêves mais se garde bien de lui révéler les siens!

Le traitement de la folie dans les asiles de l’époque est un triste tableau, la psychanalyse n’en est encore qu’à ses balbutiements et côtoie mesmérisme et spiritisme dans un flou bien peu scientifique.

Grace est-elle coupable? La réponse finalement importe peu. Les garçons de bonne famille qui engrossent les bonnes avant de les jeter à la rue, les matons concupiscents, les âmes bien intentionnées qui se délectent du spectacle des pendaisons, tous sont tolérés par la société. La justice n’est pas la même pour tout le monde ce qui rend ténue la frontière entre criminels et victimes…

Quand sort la recluse, Fred Vargas, 2017

recluseQuel plaisir de retrouver les brumes qui rampent dans les pensées et le pays du commissaire Adamsberg!

Le nouveau roman de Fred Vargas nous replonge dans l’ambiance  étrange d’un commissariat dont la « tête pensante » est tout sauf rationnelle.

La première intrigue nouée se résout assez vite et laisse apparaitre une bien étrange visiteuse, aranéide modeste qui hante nos foyers sans que l’on ait à s’en soucier. Or la voilà au cœur de l’histoire et soupçonnée de meurtres en série.

La nature aurait-elle perdu son bon sens ordinaire?

L’équipe d’Adamsberg se divise à ce sujet, Danglard, bras droit du commissaire, en farouche opposant et champion de la logique, Adamsberg suivant son cheminement poétique, croisant des indices et les mots. Jamais la polysémie n’a été autant sollicitée dans une enquête!

Mêlant réminiscences personnelles et intuitions du moment, notre commissaire nous balade sans faiblir d’un fait divers sordide à l’autre, épaulé pour l’occasion par Irène, curieuse petite bonne femme dont on se surprend à attendre avec impatience les interventions.

Du suspens donc et même le plaisir de retrouver des personnages d’autres romans, venus comme par hasard donner un petit coup de pouce au dénouement!

Je te vois, Clare Mackintosh, 2016

je te

Le hasard crée parfois de curieuses redondances, je venais de regarder le film Sous vos yeux, de Cédric Jimenez quand j’ai commencé ce roman.

Le traitement est différent mais la thématique est proche . Dans le premier cas on est l’œil vissé aux caméras de surveillance, dans le second on alterne entre victime potentielle , voyeur et flic. Le mélange est plutôt réussi, que ce soit au cinéma ou en littérature. L’intrigue du roman ne ménage pas le suspens et quand on pense avoir tout compris, un peu vite comme souvent dans les dernières pages de roman policier, eh bien non, l’histoire reprend de plus belle et c’est sans doute ce que j’ai préféré dans ce livre. Je craignais une solution bâclée, c’est tout l’inverse qui se produit!

Après, personnellement, je n’ai pas trouvé la proie du « méchant » très sympathique, il y a des passages où j’ai presque eu envie de la voir se faire trucider dans les règles du genre mais après tout, qui a décrété que les victimes étaient forcément des anges?

La thématique : internet et vidéo surveillance est d’actualité, le résultat fait froid dans le dos. De quoi se sentir observé, guetté au quotidien ….pour notre bien?

Certains regards sont tout sauf bienveillants!

Vernon Subutex 1, Virginie Despentes, 2015

vernonD’accord, le tome 3 vient de sortir mais bon, il n’est jamais trop tard pour se mettre à la page et attaquer le tome 1, au contraire, c’est l’assurance que l’aventure continue…

De Virginie Despentes, j’avais lu et apprécié King Kong théorie mais c’était un essai, pas un roman et je n’étais pas forcément toujours d’accord avec ce que je lisais. Là, c’est à un tout autre voyage que celui auquel le fameux Vernon nous invite.

Héros souvent passif, il est le témoin d’une époque « sex, drug and rock and roll » aujourd’hui non pas révolue mais un peu dépassée, sorte de légende qui appelle à la nostalgie.

Vernon n’a pas vraiment compris qu’il avait changé d’époque. Il chute donc, de désillusion en désillusion jusqu’au bas du pavé et c’est dans les rencontres qu’il fait que l’on prend plaisir à découvrir une impressionnante galerie de personnages .

De la junkie lesbienne au gros beauf, de la névrosée à la groupie anorexique, on croise tout ce qui peut graviter autour d’une rock star. sur les pas de Vernon Subutex, on pointe les aberrations de notre époque, la richesse indécente des uns comme le dénuement absolu de ceux qui ne jouent pas le jeu de la consommation.

Stars du porno, transsexuels, journalistes tordus, bouledogues français, SDF, la trajectoire du héros traverse tous les milieux et donne lieu à des descriptions parfois jubilatoires. Une vision peu optimiste de notre société gérée par la finance. personne n’est épargné et c’est ce qui est si bon!

Merci, merci, à l’amie qui m’a offert ce roman!

Le tour du monde du roi Zibeline, Jean Christophe Rufin, 2017

zibelineUne aventure du XVIIIème siècle, écrite à la manière des écrivains de cette époque, quelle bonne idée!

Certains passages de ce livre m’ont fait penser à la Manon de l’abbé Prévost, d’autres à la Nouvelle Héloïse, en plus aventureux. C’est sous le patronage de Rousseau ( aie!)mais aussi des libertins ( chic!) que Jean Christophe Rufin a choisi de donner vie à l’épopée vraie du très historique comte Benjowski et de sa compagne.

Le récit est alterné, on a ainsi deux points de vue, celui, masculin, du comte et celui , féministe avant l’heure, d’Aphanasie. Tous deux sont épris de liberté et leurs voyages vont les confronter aux paradoxes de ce monde dit  » des lumières » qui oscille entre guerre et désir de paix, clairvoyance et obscurantisme des préjugés. De la Sibérie à Madagascar en passant par la Chine et le nouveau monde, on croise Diderot et Benjamin Franklin, Helvétius ou l’ombre de Bougainville. Le récit n’est jamais ennuyeux et on se prend à rêver d’autres rivages où une société paisible et égalitaire pourrait voir le jour.

Emmaüs, Alessandro Baricco, 2009

emmausUn autre monde: pour de jeunes garçons fervents catholiques, Andre est tout à la fois belle, riche, dangereuse et incompréhensible.

C’est qu’elle vit en dehors des règles qui régissent leur quotidien, leur morale, leur certitude. Elle est plus bruyante, plus visible, plus vraie que les dogmes dans lesquels on les élève et cela la rend irrésistible. Aucune des quatre garçons de ce roman n’en sortira indemne et le narrateur assistera, désarmé, au délitement de ses certitudes sans pouvoir rien y changer.

L’écriture est superbe, le récit hypnotique et dérangeant, on se retrouve enfermé dans un système de pensée proche de l’intégrisme dont la logique interne se suffit à elle même. les personnages semblent à part et pourtant condamnés à la perte dès lors qu’ils se frottent à la réalité de ceux qu’ils appellent « les autres ».

On est dans l’intimité d’une pensée qui base sa rationalité sur un dogme. La religion comme seule base, le salut comme unique but et le corps comme l’incarnation de tous les vices, c’est d’actualité , non?

Et le fait qu’il s’agisse de catholiques italiens n’empêche pas le lecteur de rester libre de penser que décidément, la foi est parfois un choix bien paradoxal pour qui veut respecter son prochain.

Le liseur du 6h27, Jean-Paul Didierlaurent, 2014

Une histoire qui donne la pêche!

liseur

Par la façon dont elle parle des livres mais aussi par l’optimisme qu’elle dégage même dans le contexte le plus improbable, voire le plus glauque. Rendre poétique une pissotière n’est pas donné à tout le monde…

Lire crée du lien, le dire est banal, le montrer est formidable alors oui, ce roman est à découvrir d’urgence si ce n’est pas déjà fait.
le personnage principal a la douce dinguerie des héros qu’on n’oublie pas, son univers est gris mais il y met des couleurs et des mots. On le suit les yeux fermés et on ne s’étonne plus de rien, cul de jatte, dame pipi, gardien d’usine alexandrophile, la routine quoi!

On referme le livre le sourire aux lèvres et l’envie d’un nouveau roman, vite, très vite!

 

J.T d’été…R.A.S, on bronze!

bronzetteC’est moi qui délire ou le monde qui arrête enfin de maltourner?

Si vous avez la curiosité et le temps de regarder les infos nationales pendant la période estivale, vous pourrez probablement constater un curieux phénomène. Si l’on ne tient pas compte des évènements vraiment exceptionnels, attentats, incendies galopants, transferts de joueurs de foot à grand coup de chéquiers…l’actualité du jour tourne autour du thème bisounours, chatons coquins, concours de pétanque et courses diverses et variées. Tiens donc?

Il n’y a donc plus ni magouille politique ( normal, la saison des élections est passée) ni détournements de fonds, ni massacre ou famine?

C’est formidable que tout s’arrange pour qu’on puisse se dorer la pilule sans culpabiliser mais quand même, ça donne à réfléchir: nous prendrait -on pour des andouilles?

Il y a bien quelques allusions à La Syrie mais franchement il faut être naïf pour imaginer que tout s’arrête le temps de retrouver les journalistes stars du J.T. Qui fait l’info? La chaîne ou la réalité?

Reste la radio pour que le choc de la rentrée ne nous mette pas K.O…

PS/ Mea culpa, les œufs contaminés font la une ce matin, calibrés trop gros pour qu’on en retarde l’éclosion sur nos écrans?

Truismes, Marie Darrieussecq, 1996

truismesTout est bon dans le cochon! Et dans l’homme? C’est moins sûr…

On pense, en lisant cet étrange roman , à la Métamorphose de Kafka: la narration à la première personne, la transformation inéluctable en bête, l’incompréhension, le rejet des autres.

Pourtant, ici, pas de cloporte ni de séquestration par une famille horrifiée, mais un glissement vers une animalité acceptée. Le personnage oscille entre deux états selon ce qu’il accepte ou refuse de faire. Les compromis, la bassesse accélèrent le processus, l’écriture, la lecture le freinent.

Beaucoup de sexe, d’abus, peu de compassion dans un univers social indéterminé, parisien mais fortement policé et policier. La capitale est hantée par des gardiens de la morale qui ne pratiquent guère les vertus qu’ils prônent. L’héroïne a la naïveté des bêtes mais aussi leur instinct de survie et c’est tant mieux pour elle. Prise en chasse par les médias, objet de convoitise pour les malheureux, de répulsion pour les nantis, elle ne laisse personne indifférent, y compris le lecteur.

Une curieuse aventure pour un roman court qui se lit comme une fable inquiétante.

Un …deux…trois vols et un bateau!

surprise

Petite précision suite à mon article sur les vols pour Saint-Pierre.

Jusqu’ici, si on mettait de côté le coût du voyage, tout allait bien, on gérait avec brio les recherches de vol, les correspondances via Londres ou Dublin sauf que cet été….

Allez! Je vais vous donner une idée de ce qui peut arriver quand il y a un couac et qu’on habite une île desservie par deux avions dans la semaine, à une période estivale évidemment très demandée!

Un mot pour résumer: « Surprise! » Pour une arrivée prévue le dimanche soir en partant le matin même ( pas mal, non?) je me suis retrouvée embarquée dans un périple un chouilla plus complexe et surtout plus long que prévu.

Prudente, j’avais prévu de dormir à Paris pour être sûre de ne pas manquer l’avion du matin. Or, arrivée à Roissy, peu fringante après m’être levée à 4 heures et demie, une très mauvaise blague m’attendait: le vol pour Londres était annoncé avec plus de quatre heures de retard. Un détail! Sauf quand on a prévu trois heures maximum pour la correspondance suivante.

Je me suis donc retrouvée avec ma pépette ( huit ans et beaucoup d’énergie), deux valises de 20kg chacune et un bagage cabine de 10 kg en partance vers l’inconnu.perplexite

À Londres, récupération des affaires, direction le bureau d’Easyjet ( tout sauf « easy » pour le coup) ils nous avaient royalement offert un bon de 4,50€ pour déjeuner à Paris, ignorant sans doute les tarifs pratiqués par les gargotes de l’aéroport. Après, pour ce qui est de la suite, pas de remboursement en dessous de 5 heures de retard…

Chez westjet, je fonce à la recherche d’une solution, ouf, il y en a une: un vol pour Saint John’s mais via….Calgari!!

Surprenant mais bon, entre ça et finir la semaine à Londres, le choix est vite fait. Nous voilà donc parties pour Calgari après avoir fait chauffer la carte bancaire. Huit heures de décalage horaire, un vol interminable certes mais dans la bonne direction!

Casées près de la sortie de secours, l’hôtesse nous déplace en première classe, ma puce étant trop petite pour rester à côté d’une issue qu’elle n’a aucune chance de pouvoir ouvrir.

Là c’est la fête. Fauteuils XXL, boissons à gogo et tablette avec écouteurs pour passer le temps, le lowcost n’a jamais été aussi attractif. Casse-croûte toutes les heures ou presque et cerise sur le gâteau: survol de la banquise au soleil! Magnifique! Ma puce me soutenait mordicus y voir des ours blancs…banquise

Enfin arrivées à Calgari on a enchaîné sur Saint John’s après trois heures d’attente. L’aéroport étant en travaux, les déplacements se faisaient en petit train électrique. On a beaucoup pratiqué, mieux que les manèges!, les chauffeurs étaient sympa et avec leurs chapeaux de cowboy, pour un peu on se serait cru dans un parc d’attraction.

À Saint John’s, récupération des bagages pour la suite du périple-retour.

L’hôtesse de l’office de tourisme est un amour , quand elle comprend:

1/ que mon anglais laisse à désirer

2/ que je n’ai ni téléphone, ni portable, ni tablette

3/ qu’on galère depuis deux jours

elle prend les choses en main et nous trouve dans la foulée une réservation pour le taxibus de Fortune et une nuit à l’unique hôtel de la ville ( huit chambres, il y a intérêt à réserver!) pour prendre le traversier qui part le mardi vers Saint-Pierre;

Côté avion tout est complet jusqu’au 8 août alors le choix est vite fait!

Nouvelle attente, le taxi part à 13 heures et il est à peine 8 heures du matin. Il finit par arriver et nous par nous écrouler dès la mise en route du moteur.

Plus tard on ouvre un oeil et le trajet s’étire. On s’arrête ici pour récupérer une valise, là pour prendre un paquet, ailleurs encore un passager au bord d’une route improbable. On déposera un monsieur chez lui dans un lotissement, on fera une pause dans un garage pour repartir lesté d’un paquet d’enjoliveurs…le chauffeur fait le trajet depuis plus de 40 ans!

À l’arrivée on n’en peut plus mais on a fait la connaissance d’un québécois qui nous aide à porter nos valises et nous invite au resto le soir. Trop gentil! Le lendemain, c’est une jeune femme qui s’arrête en voiture et nous emmène de l’hôtel jusqu’au bureau des ferry. J’adore le Canada et surtout ses habitants!

On rencontre aussi deux dames qui partent visiter la France de Saint Pierre, un jeune qui fait du tourisme en vélo…finalement on embarque enfin. Je n’ai jamais été si contente de voir les côtes de l’archipel.

J’invite notre sauveur à souper à la maison et je ne pense plus à rien, trop heureuse d’être arrivée à destination.

L’an prochain, j’essaierai de ne pas trop gamberger avant de partir, c’est un coup à renoncer à tout embarquement!!!