Miss Charity, Marie-Aude Murail, 2016

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Derrière ce titre se cache une très vieille amie des enfants et des parents…Un indice?

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La très jeune Charity est fille unique  au sein d’une famille très respectable de l’Angleterre victorienne, vous savez, cette reine qui couvrait les jambes des fauteuils pour éviter l’indécence de leurs jambes nues! Dans la société de l’époque, le travail est réservé aux déclassés mais alors, que faire de sa vie quand on est curieux, avide de connaissances et allergique aux travaux de dames?

S’écrire des lettres pour son prochain anniversaire en tentant de deviner ce qu’on sera devenu ne peut suffire aussi Charity expérimente-t-elle toutes sortes de dérivatifs: apprendre Shakespeare par cœur, étudier les moisissures, inviter dans la nursery toutes les créatures à plumes, poils ou carapace qui croisent sa route…

Autant dire que cela fait beaucoup de monde et que la petite fille passe très vite pour une originale! Elle grandit , élevée par une nurse dangereusement cinglée et une adorable préceptrice française, entre les légendes sanglantes racontées par la première( mais s’agit-il de légendes?) et les marivaudages lus par la seconde. Un mélange détonnant qui n’est pas forcément du goût de son entourage.

La découverte de l’aquarelle va lui ouvrir de nouveaux horizons et décider de sa destinée en lui permettant de donner vie à sa ménagerie. Lapins, souris deviennent les héros d’histoires qui enchantent les enfants et libèrent Charity.

Si on ajoute à cela l’humour de Marie-Aude Murail et une intrigue sentimentale qui rappelle parfois les délices des hésitations à la Jane Austen, on a une idée du charme de ce roman.

Un exemple pour sourire?

« Mary partit avec moi acheter un lapin au marché.

Mary: Votre père les aime beaucoup

Mais c’était en pâté (…)Il aurait fait un bon petit compagnon autant qu’un bon pâté(…) Je joignis les mains(…) Le lapin eut droit à un sursis et dès qu’il fut en sûreté dans la nursery, je lui cherchais un nom.

Tabitha: Appelez -le Pâté, ça l’habituera

Je suivis sa suggestion. Pâté était un lapin très peureux, ce qui se comprenait dans sa situation. »

Et si en plus vous aimez Béatrix Potter et les biographies romancées….

Les petites chaises rouges, Edna O’Brien, 2016

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Pour la Saint Patrick, j’avais comme une envie d’Irlande et j’avais consciencieusement rédigé une liste d’auteurs à lire pour l’occasion. La Saint Patrick est passée, l’envie est restée et j’ai donc commencé par une grande dame de la littérature irlandaise: Edna O’Brien.

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L’incipit est classique: l’arrivée d’un étranger, « l’inconnu ». Le mot déjà est une promesse dans ce village perdu de la campagne irlandaise. Son nom, Vlad, évoque un peu le Dracula transylvanien dont il semble avoir le magnétisme. Guérisseur, il fascine et la jolie Fidelma, que le désir d’enfant rend particulièrement vulnérable, va bientôt se laisser envoûter.

Quand la police vient arrêter celui dont elle s’est éprise, révélant sa véritable identité, la vie de la jeune femme bascule dans l’horreur et elle quitte l’Irlande pour Londres, la rue et le monde de ceux qui ont  tout perdu.

Les exclus s’y retrouvent, ceux de tous les camps, de toutes les guerres.

L’écriture est riche, les mots précis, poétiques ou crus, toujours justes et l’originalité du roman est peut-être dans le choix de ce personnage de jeune femme naïve. À travers son histoire, c’est la monstruosité de l’homme qui nous interroge. Un monstre peut se dissimuler sous les traits les plus ordinaires. Ce qui séduit peut avoir sa part de ténèbres et personne n’est à l’abri du mal.

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Sarajevo est présent de par le titre qui évoque les 11541 petites chaises rouges installées là-bas en 2012 en hommage aux victimes du siège, mais le point de vue choisi est bien plus global. C’est de notre humanité dont il est question, humanité capable du pire comme du meilleur, de l’émerveillement le plus enfantin à la main tendue qui caresse ou qui gifle. Rien n’est simple et c’est ce qui est fascinant.

Devinette géographique

sortie_7_étangs_avril_2017 034Les myrtilles ici sont des bleuets

on trouve des canneberges comme dans les Vosges et des mûres comme en Bretagne.

Il neige en avril voire en mai,

les baleines y bronzent en juillet

et les macareux en décollent au mois d’août.

Les oursins s’y dégustent en suprême, les homards au barbecue

Les maisons ont des tambours silencieux et des couleurs arc en ciel,

Les bus scolaires sont jaunes à l’américaine mais les frontons sont basques.

Alors ? Une idée?

La réponse est dans le titre de la rubrique de cet article….

Mal de pierres, Milena Agus, 2016

Mal de pierres ou d’amour?mal de pierres

Les deux se rejoignent dans ce roman italien où l’héroïne, grand-mère de la narratrice, traine sa folie pas si douce dans la mémoire de sa petite-fille.

Poète maudite à une époque où la littérature est considérée avec suspicion dans les milieux ruraux, les siens y voient la marque d’un dérèglement mental à cacher soigneusement pour préserver la réputation familiale.

Cédée à un veuf, engagée dans une relation où à défaut d’amour elle expérimentera maritalement les pratiques les plus en vogue des maisons closes de la ville, elle rencontrera les émois du cœur au hasard d’une cure.

Amour fantasmé ou consommé? C’est ce qu’on découvrira à la fin du roman.

Les personnages sont attachants mais il y a beaucoup de mélancolie dans cette description d’une vie qui semble passer à côté de l’essentiel, à savoir l’amour qu’on porte à ses proches. Le cœur et la raison cohabitent difficilement et leur incompatibilité laisse bien des regrets.

Les paysages italiens, Milan, la montagne sarde, la mer sont décrits avec délicatesse, on sent le parfum du sable et les brumes de la ville, un bien agréable voyage en somme!

Les nouveaux amants, Alexandre Jardin, 2016

Vraiment nouveaux, ces amants?

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Si sous le ciel de la littérature sentimentale ce n’est pas tout à fait évident, sous celui de la bibliographie d’Alexandre Jardin, ça l’est encore moins. Sa signature se reconnait dès les premières lignes et l’intrigue rappelle les grandes interrogations amoureuses du Zèbre ou de Fanfan. L’amour peut-il résister à l’usure du temps?

Le héros est cette fois un dramaturge fantasque qui cherche à vivre sur scène et à travers ses comédiens les fantasmes de sa vie rêvée, douce folie très masculine qui n’aura plus de frein dès lors qu’elle rencontrera son double féminin. L’écriture de plateau comme co-création, pourquoi pas?

Les chapitres sont les actes et les scènes de la rencontre amoureuse, de ses fulgurances et hésitations qui envoient tout balader: convenances, conjoints, pudeur, limites en tout genre. On va jusqu’au bout de ce roman mais l’impression de déjà lu fait regretter la fantaisie qui m’avait enchantée en 2004 dans la Révolte des coloriés, version ado du roman Les coloriés où la vie sans adulte d’une poignée d’enfants réservait bien des surprises au lecteur.

Du cousu-main! Jonathan Coe, Numero 11, 2016


Du cousu-main!

C’est ce qui me vient à l’esprit à la lecture de l’intrigue « so british » du très bon roman de Jonathan Coe Numero 11, même si l’expression exacte devrait être plutôt « tissé-main »…

Pourquoi? Impossible de le dévoiler, ce tissage là prend sens dans les toutes dernières pages, croisement de cinq récits qui pourraient être lus séparément mais qui pourtant s’enrichissent mutuellement et se font écho .

La construction du roman est irréprochable, les personnages délicieusement surprenants, de la lesbienne noire unijambiste à la prof canon reine des glaces et des cœurs sans oublier le flic intuitif, le méchant de service et même…le monstre tapi dans le noir.

Le contexte est celui des scandales financiers, constat ironique et désabusé sur le règne des riches toujours plus riches et des puissants toujours plus puissants. Ce sont eux qui mènent le monde et le font tourner à l’envers. L’auteur nous les montre à la façon d’un entomologiste : espèce cruelle et curieusement creuse, handicapée du bonheur qu’ils n’arrivent pas à acheter même en chiffrant à tour de bras.

Combien vaut la beauté d’un lac, un sourire, une vie? C’est le genre de questions soulevé par Jonathan Coe.

La démarche est passionnante et on referme son livre à regret, la tête pleine et les idées en ébullition.